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Madeleine de Proust

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« Et les yeux dans les yeux…et la main dans la main…ils s’en vont, amoureux, sans peur du lendemain ». Quelques notes. La voix de Françoise Hardy. Et je suis replongée dans une époque composée d’un canapé terracota, de tee-shirts Waikiki trop grands, et d’une vision toute déformée. Ce ne sont pas les paroles qui me parlent, c’est la mélodie et j’en ai beaucoup des chansons comme ça qui font office de madeleine de Proust. Ça me procure toujours un curieux sentiment et ça me fait toujours penser au dessin-animé Vice-Versa qui explicite la création d’un sentiment mi-joie mi-tristesse que l’on appelle la nostalgie.

Quand j’écoute cette chanson, j’ai de nouveau six ans, je vais à l’école La Delle, je suis dans la même classe depuis la maternelle. Maman est à la maison, elle vient me chercher tous les midis. Je regarde les dessins-animés en rentrant et en prenant mon goûter. Sailor Moon. Ranma. Les Chevaliers du Zodiaque. Dragon Ball. Lady Oscar. Le soir, je dessine sur les feuilles que laisse ma soeur sur son bureau et j’attends qu’elle rentre. La mélodie de cette chanson m’évoque également la chanson du générique d’Hélène et les garçons. Je ne sais pas pourquoi. Je suppose qu’elle a dû être en musique de fond pendant un instant. Et puis, entre deux dessins-animés sur le Club RTL, il y avait les séries AB. Les filles d’à côté. Premiers baisers. Hélène et les garçons.

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Hélène et les garçons me ramène dans le Sud Ouest, chez ma grand-mère, quand on y allait au Printemps et que ma soeur regardait. Oh, elle l’a peut-être fait juste une fois, mais ça m’a marquée. Il y a ces chansons que je ne chante jamais, que je me contente d’écouter, plongée dans des souvenirs à la jonction de la joie et de la tristesse. Plongée dans une époque à jamais révolue. Dans l’époque des années 90. La période de mon enfance. Une époque où tout semblait plus simple. Une époque où il n’y avait rien à projeter, rien à oublier, juste à vivre et à saisir les instants.

Je fais partie de ces enfants qui ont grandi en décalage musicalement parlant. Quand je pense à la musique qui a bercé mon enfance, je me revois sur la banquette arrière de la Ford Mondeo de mon père, lorsque, tous les étés, nous partions en vacances deux mois sur la Côte d’Azur. Il y avait un lecteur CD mais il fallait mettre les CD dans le coffre pour qu’ils soient diffusés. Nos CD, c’était les disques Salut les copains ! de mes parents, génération d’or de ces années. Il y avait également Joe Dassin. Ma préférée était « Les yeux d’Emilie ». Il y avait Boney M et ses fameuses « Rivers of Babylon ». Et pour moi, un CD compilation Disney. Notre préférée était « Can you feel the love tonight ». C’était la seconde chanson du CD. C’est pour cela que vingt ans plus tard, lorsque je me suis mariée, j’ai dansé sur cette chanson avec mon père.

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Je n’ai pas une Madeleine de Proust, j’en ai une bonne centaine. Je peux arrêter ce que je fais en entendant Etienne Daoh susurrer que « ton ailleurs est bien ici sauf erreur » parce que subitement, j’ai cinq ans, nous rentrons de la plage avec ma mère et ma marraine et on regagne la petite maison de vacances au Lavandou. Et je ne sais jamais si je dois être reconnaissante d’avoir d’aussi beaux souvenirs à jamais immortalisés en photo ou être triste car tout cela est fini et appartient à un âge d’or à jamais révolu. Avant la mort, avant la maladie, avant que la vie ne reprenne ses droits.

Je crois que je les aime, au fond, ces Madeleines de Proust. Ces petits points d’encrage sur lesquels sont accrochés le sourire à jamais figé de mon père lorsqu’il m’a vue en robe de mariée ou le sentiment immortel qui m’a habitée lorsque mon mari m’a demandée en mariage. Je les aime car je vous ai juste parlé de mes Madeleine de Proust auditives. J’en ai des olfactives, j’en ai des gustatives…et je suis de celles qui sentent un parfum associé à « Maman », associé à « la lune de miel », associé à « notre premier appartement ». Et je suis attachée à avoir une empreinte olfactive chez moi pour me créer encore et toujours ces points d’ancrage. Et je suis attachée à tous les rituels qui me permettent toujours plus de m’ancrer dans une éternité insaisissable, sauf pour une seconde d’or.

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Je ressasse, je répète, je refais, je tombe, j’apprends, je regarde en arrière et je me propulse en avant parce que je suis constituée de toutes ces petites choses que j’ai été. J’ai mes failles. Une partie de moi est restée à tout jamais bloquée au 6 Novembre 2006, j’aurais 14 ans pour toujours. Une partie de moi comptera les secondes à tout jamais. Dans le pire comme le meilleur. La chanson « Les sables émouvants » est une autre madeleine de Proust, une partie de moi est restée à tout jamais en Polynésie, dans ce mois d’Août qui « dure toujours ». Ces derniers temps, je suis plus nostalgique. J’ai enseigné dans le lycée dans lequel mon mariage a commencé, dix ans pile après que notre histoire ait commencé. Tant que je n’y étais pas retourné, tout était resté immuable ; en y retournant j’ai pris conscience que tout n’existait désormais plus que dans ma mémoire. Alors je photographie et je me crée des Madeleine de Proust encore et toujours pour ne jamais oublier.

Je veux parler de ces vacances qui avaient une saveur d’éternité, à ma fille. Je veux lui parler de comment nous nous sommes trouvés au lycée, son père et moi. Je veux lui raconter ces années et lui créer des points d’ancrage. Pour elle comme pour moi. Je ne veux pas oublier ce que j’ai ressenti en apprenant qu’elle existait. Je ne veux pas oublier ces petits riens qui vont peu à peu la faire grandir et la façonner. Je veux accumuler les souvenirs. C’est là une richesse que personne ne peut me voler, que personne ne peut m’emprunter. Des instants d’or dérobés à l’ultime divinité que l’on appelle Temps.

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